Opinion: Le vœu de Pierre Poilievre de congédier le gouverneur de la Banque du Canada est irresponsable

Avec son vœu de congédier le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, s’il devient premier ministre, le candidat à la direction du Parti conservateur, Pierre Poilievre, a franchi le Rubicon. Il n’y a plus de retour en arrière pour lui maintenant. Son attaque frontale contre l’indépendance du chef de la banque centrale n’est plus seulement un sujet de discussion politique gratuit : c’est une déclaration politique qui témoigne de son imprudence.

Jusqu’au débat à la direction de mercredi, les critiques de M. Poilievre à l’égard de la Banque du Canada auraient pu être rejetées comme des passe-partout populistes. Il a tour à tour accusé la banque centrale d’« imprimer de l’argent », d’« agir comme un guichet automatique » pour un gouvernement libéral dépensier et, de manière assez ridicule, d’être « analphabète en matière de finances ». Ses fans l’attachent; presque tout le monde roula des yeux.

Lors du débat de mercredi à Edmonton, cependant, M. Poilievre a explicitement averti M. Macklem que son mandat de sept ans, qui ne devrait pas prendre fin avant 2027, serait écourté par M. Poilievre s’il devenait premier ministre avant cette date. Une telle ingérence politique dans les affaires de la banque centrale rend généralement les marchés financiers mal à l’aise. Cela n’inspire pas confiance aux investisseurs.

De plus, le gouverneur de la Banque du Canada est choisi par le gouvernement du jour sur l’avis du conseil d’administration de la banque centrale. Une fois nommé, il ne peut être révoqué sans motif. La Loi sur la Banque du Canada stipule que le gouverneur sert « pendant bonne conduite ». M. Poilievre devrait modifier la loi pour congédier M. Macklem.

Le premier ministre conservateur John Diefenbaker a tenté de le faire sans succès au début des années 1960, après avoir affronté le gouverneur de la Banque du Canada, James Coyne, au sujet de la politique monétaire « resserrée » de ce dernier. M. Coyne a finalement démissionné, mais pas avant une guerre de mots au vitriol entre M. Diefenbaker et M. Coyne. Les Canadiens se sont généralement rangés du côté de M. Coyne. Politiquement, M. Diefenbaker ne s’en est jamais remis.

Puis, en 1993, le chef de l’opposition libérale, Jean Chrétien, a critiqué à plusieurs reprises la politique de taux d’intérêt élevés du gouverneur de la Banque du Canada, John Crow, visant à étouffer l’inflation, qu’il blâmait pour le taux de chômage de 11 % du pays à l’époque. Mais M. Chrétien n’a jamais explicitement juré de congédier M. Crow si les libéraux gagnaient les élections fédérales de cette année-là. Le mandat de M. Crow devait expirer en 1994; les libéraux vainqueurs ne l’ont pas reconduit. Mais son successeur au poste de gouverneur, Gordon Thiessen, a poursuivi la politique de faible inflation de la banque, avec l’appui du gouvernement de M. Chrétien.

La critique de M. Poilievre à l’égard de la politique monétaire sous M. Macklem est qu’elle a été trop laxiste et que l’exercice d’achat d’obligations gouvernementales de la banque centrale pendant la pandémie de COVID-19 a fait monter l’inflation en injectant trop de liquidités dans l’économie. C’est une critique légitime dans la mesure où elle va. Mais il est trompeur de laisser entendre que la Banque du Canada est principalement responsable de la hausse de l’inflation ou qu’elle a agi dans l’intérêt du gouvernement libéral.

Si M. Macklem est coupable de quoi que ce soit, c’est d’avoir sous-estimé les risques que l’inflation s’enracine, s’élevant trop au-dessus de l’objectif de 2 % de la banque centrale pendant trop longtemps. De nombreuses banques centrales du monde entier ont commis la même erreur et, comme celle du Canada, s’efforcent maintenant de faire marche arrière. Ce n’est pas parce qu’ils sont « financièrement analphabètes » ; c’est parce que, malgré toute leur expertise technique, ils sont humains et faillibles.

La critique de M. Poilievre à l’égard de M. Macklem suggère qu’il le remplacerait par un gouverneur qui augmenterait les taux d’intérêt encore plus rapidement et plus haut que la banque centrale ne le fait actuellement. Cela nuirait aux “travailleurs” pour lesquels il prétend se battre bien plus que la baisse du pouvoir d’achat qu’ils ont subie cette année en raison des pressions inflationnistes. Cela créerait également un ensemble de problèmes entièrement nouveaux (voir : récession) qui pourraient potentiellement causer d’énormes dommages économiques aux Canadiens moyens.

C’est précisément pourquoi la plupart des politiciens élus savent qu’il ne faut pas saper l’indépendance de la Banque du Canada. Les gens qui dirigent cette institution sont mieux qualifiés que M. Poilievre pour prendre des décisions en matière de politique monétaire. Oui, ils peuvent faire des erreurs, mais leurs décisions ne sont pas déterminées par des calculs politiques, du moins pas autant que celles de M. Poilievre.

« Si vous êtes un investisseur qui envisage de venir au Canada et que vous entendez ce genre de déclaration de la part d’un membre de la Chambre des communes, vous pensez que vous êtes dans un pays du tiers monde », a déclaré Jean Charest, rival à la direction des conservateurs. Le vœu de M. Poilievre.

Le débat de mercredi a peut-être marqué un tournant dans une campagne à la direction qui semble aller dans le sens de M. Poilievre. Son soutien aux camionneurs qui ont bloqué illégalement les rues du centre-ville d’Ottawa en février et son fanatisme de la crypto-monnaie avaient fait de lui une sensation populiste. Mais sa promesse de congédier M. Macklem soulève des questions encore plus sérieuses quant à son jugement.

Tôt ou tard, les conservateurs devront s’en apercevoir. Les enjeux ne pourraient pas être plus élevés.

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